# Polis parallèle Avant tout, je pense que la question de savoir comment et quoi faire ensuite — y compris les embarras, les découragements et les conflits que cela suscite — a déjà été soulevée dans toute son ampleur par la déclaration fondatrice. J’entends par là, entre autres, que toutes les vicissitudes des seize derniers mois, qu’elles concernent les relations extérieures ou le comportement d’individus, de groupes et de courants « au sein » de la Charte 77, ont contribué à notre incertitude actuelle (à l’exception, de manière tout à fait marginale, de son calendrier : je vais tenter sans plus attendre d’expliquer ce que je considère comme la cause fondamentale de cette incertitude). La Charte 77 a à son actif au moins deux réalisations remarquables : elle a englobé un spectre incroyablement large d’opinions politiques et de mentalités civiques, et elle a réussi, pour l’essentiel, à rester dans le cadre de la légalité. Elle a payé ces résultats en se retrouvant, dès le départ, dans une situation schizophrénique dans une large mesure. D’une part, apparemment, nous sommes tous d’accord — malgré de profondes divergences quant au caractère radical de la critique et malgré d’autres divergences profondes quant aux conceptions des remèdes possibles — sur une évaluation très sombre du système et du fonctionnement du pouvoir politique actuel. D’autre part, nous nous comportons comme si nous ne remarquions pas que les affirmations du pouvoir politique quant à ses bonnes intentions et les dispositions légales par lesquelles il limite ostensiblement son emprise ne sont qu’un camouflage propagandiste. Le fait de « les prendre au mot » est en soi une manœuvre très habile. Cependant — avec tout le respect dû à l’astuce — une telle approche ne peut produire d’effet mobilisateur ni se défendre contre les mensonges si elle ne parvient pas à combler le fossé entre les deux positions susmentionnées. La Charte 77 a réussi temporairement — et très efficacement — à éliminer cette scission en mettant extrêmement l’accent sur les aspects éthiques et en privilégiant la position morale par rapport à la position politique. Cette solution initiale a échoué, et aujourd’hui, le dilemme initial se présente à nous de manière d’autant plus oppressante. Les raisons de cet échec sont grosso modo les suivantes : 1. Le décès du professeur Patočka, qui était incontestablement le *spiritus movens* de cette solution. 2. La prise de conscience par le pouvoir politique du fait que, par sa campagne acharnée, il avait réussi à transformer un problème politique en un problème moral et avait ainsi, sans le vouloir, accepté nos armes. Dès lors, un *silentium* règne autour de la Charte 77, et le pouvoir se contente de nous étouffer dans l’ombre (le terme officiel est « rogner les bords »). 3. La prise de position morale a été postulée de manière abstraite, sans qu’aucun contenu positif ni aucune orientation d’action ne lui soient attribués. Une prise de position morale abstraite n’est toutefois qu’un geste qui, bien qu’il puisse être d’une efficacité maximale, n’a néanmoins qu’un effet limité à quelques semaines ou quelques mois. Pour étayer mon argument, je peux citer un phénomène que vous avez probablement rencontré et qui est assez courant parmi les signataires de la Charte : le passage d’un sentiment de libération presque extatique provoqué par la signature à une désillusion progressive et à un scepticisme profond. Je ne sous-estime pas la contribution concrète des deux premières raisons ; cependant, je considère la troisième comme décisive et suffisante en soi. Et c’est sur ce diagnostic que je fonde ma proposition de stratégie, qui devrait progressivement nous sortir de l’impasse actuelle. J’ai tenté de résumer cette stratégie en deux slogans, que je vais immédiatement développer et commenter : premièrement, continuer à partir de l’engagement moral et de la mission comme élément unificateur et source de dynamisme ; deuxièmement, donner à ce dynamisme un champ d’action et une certaine perspective positive dans la création d’une polis parallèle. **I.** La justification morale et l’obligation pour un citoyen de participer à la résolution des affaires publiques (c’est-à-dire politiques au sens le plus large du terme) ne font aucun doute. C’est de cette source que la Charte 77 a tiré son mandat public dès le début ; en tant que point de départ commun, cela a permis de surmonter l’ambiguïté susmentionnée et a constitué une garantie d’unité, de coopération tolérante¹ et, dans une certaine mesure, de persévérance. Je ne vois aucune autre formule qui pourrait remplir avec succès toutes ces fonctions ; de plus, cette position morale est si étroitement liée à la Charte 77 aux yeux du public et de la majorité des signataires que toute autre formule ne pourrait que difficilement prétendre légitimement à la continuité. Je ne me demande donc pas s’il faut partir de l’aspect moral, mais plutôt comment le rendre à nouveau inspirant et mobilisateur et assurer son fonctionnement durable — c’est-à-dire quel effort concret ou quel « programme positif » pourra en tirer son énergie à l’avenir. Si j’ai bien compris ce qui se cache derrière les étiquettes de conceptions « radicales » et « retardistes », je ne peux considérer aucune d’entre elles comme une réponse prometteuse aux questions posées. Un citoyen peut certes trouver un engagement moral à entrer en conflit avec un pouvoir politique malfaisant et à lutter pour sa destruction. Cependant, dans les circonstances données, un tel engagement est si suicidaire qu’il ne peut prétendre à une reconnaissance publique dans aucun système éthique raisonnable. De même, un citoyen peut se sentir moralement obligé d’évaluer la situation de manière réaliste et de tenter, par la voie des compromis et des réformes, d’apporter au moins une solution partielle. Cependant, compte tenu des paramètres éthiques du pouvoir politique actuel, une telle conduite ne peut compter sur la perception générale de ses motivations morales ni sur le fait qu’elle puisse agir comme un appel moral. **II.** Je tente de proposer une troisième voie pour remédier à la situation au sein de la communauté. La plupart des structures liées d’une manière ou d’une autre à la vie de la communauté (c’est-à-dire à la vie politique) fonctionnent soit de manière tout à fait inadéquate, soit de manière carrément néfaste. Je propose donc que nous unissions nos efforts pour créer progressivement des structures parallèles capables, au moins dans une mesure limitée, de pallier les fonctions généralement bénéfiques et nécessaires qui font défaut ; dans la mesure du possible, il est également nécessaire d’utiliser les structures existantes et de les « humaniser ». Ce plan répond dans une certaine mesure aux exigences tant des « réformistes » que des « radicaux ». Il ne conduit pas nécessairement à un conflit direct avec le pouvoir politique, mais il n’est pas non plus entaché d’illusions quant à la possibilité d’échapper à la situation actuelle par des « ajustements cosmétiques ». Il laisse ouverte la question clé de la viabilité du système : ce qui est certain, c’est que son succès, même partiel, exposerait les structures officielles à une pression sous laquelle elles finiraient nécessairement soit par se désintégrer, soit par être utilement réformées (selon que l’on accepte le diagnostic des radicaux ou celui des réformistes). Ce projet semble inacceptable pour les deux ailes, qui le jugent « éducativiste » et politiquement naïf. Cependant, nous sommes tous réunis au sein de la Charte, qui est indéniablement une entreprise politiquement naïve — à l’instar de toute tentative de fonder la politique sur des principes moraux. De plus, ma proposition découle directement de la forme actuelle de la Charte 77, qui trouve son origine dans la défense d’une structure parallèle (la « deuxième culture ») et qui se consacre, dans une large mesure, à une réinterprétation « humanisante » des structures officielles existantes (le système législatif). Et aux hommes politiques officiels, je voudrais faire remarquer qu’après tout, ce sont eux qui ont conduit la communauté à sa situation actuelle : il serait donc décent de leur part de revoir soit leurs convictions politiques, soit leur conception de ce qui est et de ce qui n’est pas politiquement naïf — *tertium non datur*. Ce projet dépasse peut-être nos forces ; il n’en reste pas moins réaliste dans la mesure où il s’appuie sur des réalités vérifiées par la pratique. Je citerai deux exemples particulièrement frappants et pourtant totalement contradictoires. La structure culturelle parallèle est aujourd’hui un facteur indéniable et nettement positif et, dans certains domaines (en littérature, mais aussi dans une certaine mesure dans la musique populaire et les arts visuels), elle domine complètement les structures officielles sans vie. Un facteur tout aussi indéniable (et négatif, bien que fonctionnellement plus efficace et plus humain) est l’économie parallèle, fondée sur un système de vol, de corruption et de népotisme, qui, sous la surface lisse de l’économie officielle, gère en réalité la majorité non seulement des relations de consommation, mais aussi des relations industrielles et commerciales. Voici donc, sous forme de slogans (classés au hasard), les éléments concrets de mon plan : **a)** Ce point constitue en fait un préambule à tous les autres. Notre système juridique est en réalité l’un des pires au monde, car il est conçu exclusivement à des fins de propagande et est donc extrêmement vague et dépourvu de toute garantie. Notre système juridique admet simultanément une interprétation très libérale, car il est conçu exclusivement à des fins de propagande et est donc extrêmement vague. Cette contradiction doit être systématiquement exploitée (et il faut se préparer au fait qu’elle puisse être utilisée contre nous à tout moment). La transition du système totalitaire vers le système libéral — c'est-à-dire, dans ce domaine, la transition du principe « tout est interdit sauf ce qui est explicitement autorisé » vers le principe « tout est autorisé sauf ce qui est explicitement interdit » — ne peut être imposée que par la méthode consistant à tester sans cesse les limites de ce qui est autorisé, tout en défendant énergiquement les positions une fois acquises. **b)** La « deuxième culture » est actuellement la structure parallèle la plus développée et la plus dynamique. Elle devrait servir de modèle à d’autres domaines, et il faut en même temps soutenir par tous les moyens son développement, en particulier dans des domaines jusqu’ici négligés (la critique littéraire et le journalisme culturel en général, le théâtre, le cinéma). **c)** La structure parallèle de l’éducation et de la vie universitaire possède déjà une certaine tradition, mais elle a plutôt stagné ces deux dernières années. Je considère l’organisation d’un enseignement parallèle comme une tâche d’une importance capitale, tant pour des raisons personnelles (si les agents de la StB connaissent par leur nom mes enfants âgés de 1 à 9 ans, je ne peux pas me faire trop d’illusions quant à leurs possibilités d’éducation officielle) que pour des raisons d’ordre général (la résistance clandestine, qui constitue de loin la composante la plus nombreuse de la Charte 77, a réussi à se politiser et à surmonter son sectarisme ; néanmoins, la pérennité d’un tel résultat semble conditionnée par nos possibilités d’activité « éducative » dans ces milieux). Je pense que c’est précisément dans ce domaine qu’une certaine générosité et un programme « maximaliste » s’imposent. **d)** Au cours de sa période initiale, la Charte 77 a réussi à créer un système d’information parallèle, fonctionnel et réactif, qui regroupait au moins plusieurs dizaines de milliers de personnes. Je considère que la dégénérescence progressive de ce système (qui, malheureusement, s’accélère à un rythme supérieur à ce que justifierait le déclin de l’engouement initial) constitue l’un des plus grands échecs et l’un des symptômes les plus critiques de l’activité de la Charte 77 à ce jour. On peut estimer qu’avec les documents les plus importants de la Charte 77, grâce à une diffusion interne directe (c’est-à-dire sans compter l’écoute des radios étrangères), plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de milliers de personnes (dans le cas de la déclaration fondatrice) en ont pris connaissance au cours de la période initiale. Ces derniers temps, ce nombre a chuté à quelques centaines, voire, au mieux, à quelques milliers de citoyens. Le contenu et la forme des informations transmises revêtent bien sûr une importance capitale ; j’aborderai ce sujet, ainsi que les questions de communication à l’étranger, dans d’autres points. Je me limiterai ici à énoncer quelques principes techniques dont le respect pourrait, à mon avis, contribuer à remédier à la situation : Il faut accorder une plus grande attention à la diffusion de l’information, et le travail consacré à cette tâche doit être considéré avec autant d’importance que la préparation adéquate des documents. Quiconque se plaint aujourd’hui d’un manque d’informations devrait automatiquement se sentir tenu de diffuser efficacement les informations acquises. Le réseau d’information doit être utilisé de manière équilibrée. Les silences excessivement longs sont encore plus dangereux que la surcharge d’informations, car ils entraînent une perte d’intérêt et la désintégration des liens établis. En particulier à proximité de la source, il est nécessaire de respecter le principe selon lequel l’efficacité prime sur la courtoisie sociale, et de transmettre les informations de préférence aux endroits où leur diffusion ultérieure est garantie. Mieux vaut qu’une personne « en vue » ne soit informée que par des tiers plutôt que la diffusion de l’information soit bloquée et reste limitée à un cercle restreint de personnes. Il est urgent d’améliorer la circulation de l’information vers les groupes situés en dehors de Prague. Il est toutefois encore plus urgent que ces groupes assurent leur interconnexion mutuelle et créent des systèmes d’information autonomes. Ici aussi, la question la plus importante pour évaluer le destinataire de l’information est de savoir s’il sait taper à la machine. À plus long terme, nous ne pourrons pas échapper à l’utilisation de moyens de reproduction plus efficaces que la machine à écrire. Il est nécessaire à la fois de préparer immédiatement une analyse juridique solide de ce problème et d’étudier les possibilités d’approvisionnement matériel pour des techniques sans aucun doute légales mais coûteuses (xérox, photocopie). **e)** Je ne peux concevoir l’ampleur des tâches auxquelles nous pourrions être confrontés à l’avenir dans le domaine de l’économie parallèle ; les possibilités actuelles ne sont pas grandes, mais leur mise en œuvre est extrêmement urgente. Le pouvoir politique considère ce domaine comme un moyen décisif de contrôle arbitraire des citoyens et, parallèlement, le réglemente de la manière la plus stricte possible. Il est donc nécessaire de s’appuyer sur une comptabilité de confiance absolue (tout le reste dépasse le cadre de la légalité) et de développer largement les activités caritatives et de soutien ; la communauté véritable devrait reposer sur un système de garantie mutuelle, non seulement morale mais aussi matérielle. Le pouvoir politique cherche manifestement à briser l’initiative de la Charte 77, principalement en exposant ses participants à une pression économique insupportable (tout en menant simultanément une campagne de propagande sur leur vie dissolue et oisive). Prouver la moralité et l’altruisme de ses intentions par un mépris ostentatoire du facteur matériel est, dans ces circonstances, tout aussi naïf et dangereux que lorsque quelqu’un juge nécessaire d’informer en détail la Sécurité d’État de sa vie, parce qu’il considère cela comme honorable et légal (dans les deux cas, non seulement on se met à la merci de l’adversaire, mais on accepte simultanément sa prétention morale fallacieuse et usurpée). Au contraire, il est nécessaire de faire face à cette pression en recourant systématiquement à la solidarité internationale, voire en l’exigeant : en commençant par le soutien d’individus et d’organisations, pour aboutir à la forme bien plus prometteuse de la coopération culturelle et scientifique, garantissant une relative indépendance vis-à-vis des structures économiques officielles (honoraires pour les œuvres artistiques et les publications scientifiques, bourses d’études, etc.). **f)** Il est nécessaire de créer les conditions propices à l’émergence de structures politiques parallèles (au sens strict du terme) et de favoriser leur développement. Ce point englobe un large éventail de tâches, allant de l’éducation à la conscience et à la responsabilité civiques, en passant par la création des conditions propices au débat politique et à la formulation d’opinions théoriques, jusqu’au soutien de courants et de groupements politiques concrets. Dans le domaine de la politique étrangère parallèle, ma proposition part du principe que l’internationalisation d’un problème, si elle n’est peut-être pas toujours utile, ne peut en aucun cas nuire. Certaines des structures parallèles proposées ici (par exemple, dans les domaines de l’éducation et de l’économie) ne peuvent, du moins au début, fonctionner sans un soutien étranger efficace. La couverture médiatique étrangère de nos efforts constitue une garantie décisive contre l’arbitraire du pouvoir politique et représente également, pour la majorité des citoyens, la principale source d’information (radio et télévision étrangères). Il n’en reste pas moins que la coopération mutuelle entre les courants apparentés au sein des États du bloc de l’Est revêt une importance capitale — au cours des dernières décennies, chaque nation du bloc de l’Est a peut-être payé le prix fort pour l’absence d’une telle coordination. La visibilité de notre action est actuellement insignifiante, et notre coopération avec les mouvements parallèles au sein du bloc a toujours été lamentablement insuffisante. Il est nécessaire de créer immédiatement une équipe chargée d’examiner les causes de cet état de fait et de proposer des moyens concrets d’y remédier. J’ai certes omis ici de nombreuses structures parallèles qui mériteraient d’être prises en considération avec la même urgence. Les différentes structures parallèles seront également liées à la Charte 77 à des degrés divers (j’essaie d’exprimer mon opinion à ce sujet également à travers la longueur des différents points) — certaines en feront partie intégrante, pour d’autres elle jouera le rôle de sage-femme et de nourrice, et enfin, pour d’autres encore, elle fournira avant tout une garantie de légalité. Les structures parallèles ainsi créées dépasseront certainement, dans divers domaines, le cadre de la Charte et devront tôt ou tard acquérir une existence autonome : non seulement parce qu’elles ne « s’inscrivent pas » dans la Charte sous sa forme et sa mission actuelles, mais surtout parce que, dans le cas contraire, nous ne construirions pas une polis parallèle, mais un ghetto. Néanmoins, la Charte ne doit certainement pas se dissocier de manière fondamentale de ces initiatives ni se démarquer d’elles : par une telle démarche, elle passerait de la position d’initiative civique au rôle de simple observateur et se priverait ainsi d’une grande partie de sa force morale. À l’avenir, il faudra compter sur le fait que nous nous mettrons plutôt d’accord sur un point de départ commun de notre effort que sur ses limites extérieures. Après tout, la Charte, en tant qu’initiative citoyenne, se fond nécessairement et continuellement dans les initiatives d’autrui, et, compte tenu de la nature d’une association libre, elle ne dispose même pas des moyens qui lui permettraient de définir ses limites de manière directive. À cet égard, la Charte reposait, repose et reposera uniquement sur une confiance — sans cesse renouvelée — dans le fait que les différents groupes de signataires, dans un esprit de responsabilité et de compréhension mutuelles, s’abstiendront de toute action qui serait fondamentalement inacceptable pour d’autres groupes ou qui perturberait d’une quelconque manière l’unité et la solidarité initiales. Néanmoins, la Charte 77 doit bien sûr continuer à remplir sa mission première (outre les problématiques « législatives » que j’évoque au point a) : surveiller les cas de violations graves des droits de l’homme, les mettre en lumière et proposer des solutions. Cela signifie avant tout poursuivre l’élaboration de documents fondamentaux. Les documents de fond devraient paraître au maximum tous les deux mois, faute de quoi la continuité serait rompue. Il est nécessaire d’élargir considérablement le cercle des signataires et des non-signataires qui participeront activement à la préparation et à la rédaction des documents — à cet égard, je me réjouis vivement de la proposition visant à rendre publics les thèmes et les équipes en charge des travaux, ainsi que les responsables de la rédaction. D’autre part, les opinions et attitudes personnelles des auteurs, naturellement différentes des autres opinions et attitudes, se refléteront nécessairement tant dans la méthode de traitement des problématiques données (et cet aspect se manifestera d’autant plus fortement que le domaine délimité sera spécifique) que dans les solutions proposées. Il est dans l’intérêt de nous tous de nous résigner à cette réalité plutôt que, par une fausse quête d’objectivité et de tolérance (voir ma note polémique ci-dessus), de produire des documents qui ressembleraient à des protocoles diplomatiques par leur duplicité et leur vacuité. J’en viens ensuite à des exigences qui, dans une certaine mesure, se rapportent déjà à mon projet. Je pense que les documents ne devraient pas s’adresser uniquement aux autorités, mais aussi, et surtout, à l’ensemble de nos concitoyens. Cela impose certaines exigences : ils doivent traiter de problèmes véritablement urgents et d’intérêt général, ils ne doivent pas être d’une longueur inappropriée (sinon ils n’atteindront pas la majorité des destinataires — la pertinence dépend toutefois du sérieux du sujet), et ils doivent être suffisamment compréhensibles même pour le grand public (c’est-à-dire qu’ils doivent éviter le jargon juridique ou tout autre jargon spécialisé). Si nous voulons éliminer, et non alimenter, le sentiment général de futilité et de désespoir, nous ne devons pas, à mon avis, ignorer les résultats jusqu’ici mitigés de la tentative de dialogue avec le pouvoir politique, mais en tirer les leçons. Cela signifie aller encore plus loin ; rien ne nous empêche de proposer, dans nos documents, des suggestions d’activités civiques « parallèles » permettant d’améliorer la situation actuelle — en complément, voire à la place, des propositions de remèdes institutionnels. Si l’élaboration de documents cesse d’être une fin en soi et est considérée comme un simple élément d’un effort plus durable visant à examiner les causes de cette situation déplorable et à promouvoir des solutions, alors la Charte 77 ne court certainement aucun risque de s’essouffler et de devenir un simple producteur de « papiers qui froissent ». Une telle approche, dans laquelle l’activité documentaire se fondrait avec la mise en lumière de diverses possibilités de remède et avec l’incitation à leur mise en œuvre, représenterait simultanément la transition la plus naturelle vers le projet présenté ici, à savoir la construction d’une polis parallèle. 17 mai 1978 *Vaclav Benda* --- [1] Je ne m’abstiendrai pas ici de polémiquer avec l’auteur des notes relatives au « manifeste d’une approche positive », bien que, à d’autres égards, sa position me soit à bien des titres proche. Dans ses remarques critiques sur l’article conceptuel mentionné, il insiste à juste titre sur une patience et une tolérance maximales : il illustre son exigence par l’exemple de la genèse difficile et presque douloureuse du document « religieux » X. Cependant, tant parmi les signataires que parmi le public non signataire, il règne un large consensus sur le fait que ce document « religieux » est, avec celui sur la littérature (dont les circonstances de naissance étaient similaires), de loin le moins substantiel que la Charte 77 ait produit à ce jour. Ce qui me ramène à mon thème initial : la patience et la tolérance sont certes des vertus, mais elles ne doivent pas se résumer à un simple art du compromis et à une approche opportuniste ; elles doivent plutôt être l’expression d’un respect mutuel et d’une exigence morale. Une véritable tolérance présuppose non seulement la prise en compte des barrières mentales fondamentales de l’interlocuteur, mais également le respect total des fruits de l’effort et de la réflexion intellectuelle d’autrui. Seule une telle tolérance permet une pluralité créative des opinions ; la tolérance des compromis ne mène qu’à la grisaille et à l’inefficacité. Par ailleurs, j’admets qu’en critiquant l’exemple mentionné, j’ai peut-être quelque peu déformé l’intention de l’auteur, et je n’exclus pas un accord mutuel sur la question de la patience, de la tolérance, ainsi que sur d’autres sujets importants.